Présentation

 

Les pionniers

Portrait et œuvre des pionniers de la TFP : Didier Anzieu, Simone Decobert, Enrique Pichon-Rivière, Paul-Claude Racamier, André Ruffiot, Serge Lebovici…

Serge Lebovici. Souvenirs de jeunesse. Par Ouriel Rosenblum

Un grand père débutant
Dès son arrivée à la faculté de médecine de Bobigny en 1978, Serge Lebovici, âgé alors de 63 ans, a créé, avec l'aide de Marceline Gabel et de Pierre Cornillot, le département de psychopathologie de l'enfant et de la famille puis a coordonné avec le service de P.M.I du département de Seine- St -Denis, l'équipe du département de psychopathologie de L'UFR de médecine et l'unité 292 de l' INSERM, une recherche dont l'objectif était de développer des modalités originales d'actions préventives spécifiques à la P.M.I. L'objet de cette recherche concernait l'enfant vulnérable et les dysfonctionnements précoces de la relation parent-enfant. C'était une recherche de terrain visant à l'élaboration, à la mise en œuvre et à l'évaluation d'actions dans un but de préservation avec des objectifs de formation des personnels chercheurs et praticiens, d'où la dénomination Recherche Action Formation.
S. Lebovici soutenait inlassablement les nouveaux projets, recherchant des crédits, organisant des réseaux, étant à l'affût de toutes les innovations, il faisait se rencontrer des jeunes praticiens, recréant autour de lui, comme l'a souligné Jean François Rabain, une horde primitive où chacun pouvait prendre son envol. Il demeurait toujours disponible pour fédérer, animer, analyser et évaluer, témoin de son activité de liaison psychique toujours à l'œuvre.
Il nous semble qu'il s'efforçait de toujours mieux cerner et préciser les causes et les mécanismes impliqués dans les difficultés du développement psychique du jeune enfant, en prenant en compte, sans a priori, le vaste ensemble de facteurs biologiques et relationnels mettant en jeu les multiples interactions précoces avec l'environnement. Ainsi, il n'hésitait pas à se faire rencontrer, dans la chaleureuse et studieuse atmosphère des colloques de Bobigny, les chercheurs de maintes disciplines qui allaient des sciences cognitives, en passant par l'ethnopsychanalyse, l'anthropologie, la génétique, la thérapie familiale, afin qu'ils puissent débattre, sous notre regard à la fois passionné et interrogateur, toujours dans le respect du travail scientifique des protagonistes.
Durant ces nombreuses années, trois différents réseaux de recherches ont embrassé des champs cliniques très variés. Par la richesse des contributions due à la diversité des acteurs réunis sous la houlette de S. Lebovici, ces réseaux ont été des lieux où se déployaient les confrontations de chercheurs cliniciens autour de pratiques différentes et complémentaires, permettant d'appréhender l'interface entre l'intersubjectif et l'intrapsychique.

Serge Lebovici en consultation, agent actif de la transmission de clés
Fort de son expérience clinique, il avait dirigé le Centre Alfred Binet à Paris alors lieu de référence de la politique des soins psychiques sectorisés, Serge Lebovici nous a fait entrevoir, à partir de l'élaboration de ses éprouvés lors de ses consultations et de ses séances, les concepts féconds qui ont enrichi considérablement notre approche thérapeutique: ainsi, l'empathie métaphorisante, authentique démarche active, nous permet davantage de comprendre comment un bébé "se trouve avec" plutôt que de tenter de l'objectiver et de le réifier. L'énaction, pour S. Lebovici, est l'expression d'un transfert ressenti au travers de son corps qui lui permet de se re-narcissiser et d'agir directement sur les parents et l'enfant. Ainsi,
S. Lebovici nous a enseigné que l'énaction empathique constitue un instrument essentiel de la consultation thérapeutique et à laquelle elle donne un pouvoir métaphorisant en mettant en jeu notre propre narcissisme primaire.
S. Lebovici nous a décrit comment l'arbre de vie devient le vecteur du processus de filiation et de parentalisation. Ainsi, il offre un modèle psychique du devenir parent et conceptualise la parentalité, comme différente de la parenté qui concerne davantage le processus biologique de la reproduction. Pour lui, le parcours qui mène à la parentalité suppose qu’on soit dans la capacité de co-construire avec son enfant et les grands-parents de celui-ci cet arbre de vie qui témoigne de la transmission intergénérationnelle et ainsi, de l’existence d’un double processus de parentalisation-filiation, sans omettre le caractère potentiellement pathologique pour l’enfant, d’avoir comme fonction exclusive celle de parentaliser ses parents incertains.
Au cours de ses consultations, il nous a appris à définir le mandat transgénérationnel comprenant les contenus, à la fois conscients, préconscients et inconscients, des différents protagonistes de l'interaction. L'étude de la souplesse de ce mandat à travers lequel l'enfant se construit et se meut, affirmait-il, nous permet d'appréhender la qualité identificatoire organisant le processus de subjectivation de l'enfant et ses modes d'affiliation. Son souci constant de nous léguer sa perception de la consultation thérapeutique l'a conduit à différencier les différents degrés dans la transmission familiale qui vont de la transmission intergénérationnelle, permettant à chaque membre de la famille de trouver sa place dans son sexe et sa génération, en passant par le mandat transgénérationnel, contrat que le sujet a à remplir à l'égard de sa famille et qu'il intègre dans sa trajectoire de vie, pour aboutir au destin transgénérationnel, mandats hérités des deux lignées, maternelle et paternelle. Il affirmait également le caractère conflictuel inéluctable du transgénérationnel généré par la succession des générations, à partir du nœud oedipien où les parents introduisent nécessairement, dans la relation avec l’enfant, leur propre conflit oedipien. Pour S. Lebovici, la transmission intergénérationnelle constitue le fil rouge qui va de la filiation, système d’alliances à partir de l’héritage du lignage et des biens, à l’affiliation, processus qui permet la transmission de la culture d’appartenance et des valeurs, autorisant les identifications multiples et croisées, à travers les soins et le bain de langage associé que l’entourage familial prodigue au nouveau-né. Ainsi, le champ de la parentalité, au cours des différentes recherches mentionnées, faisait l’objet d’une théorisation clinique de l’accompagnement du processus de « parentalisation » dans un contexte de vulnérabilité.
S. Lebovici se situait très clairement, dans le cadre conflictuel œdipien parental, comme un grand-père actif, énacté et métaphorisant avec la volonté affirmée de métaphoriser la situation de non-dit. Son empathie proclamait la métaphore qu'il co-créait avec les parents, donnant un sens à la relation des parents avec l'enfant, en offrant une place de choix au bébé dont il était le complice.
S. Lebovici distinguait l’enfant imaginaire, produit des rêveries conscientes et préconscientes de la mère survenant au cours de la grossesse et se prolongeant au-delà et l’enfant fantasmatique, puisant ses racines dans le terreau de l’organisation œdipienne inconsciente de la mère, accompagnant les soins maternels prodigués à son bébé. S. Lebovici garantissait les effets narcissiques des interactions en veillant à donner un sens plein aux interactions fantasmatiques, illustrées par les aphorismes suivants qu'il avait popularisés :
• la mère imagine son futur enfant et a des fantasmes le concernant, cela tient aux aspects résiduels de son œdipe, le bébé imaginé est donc l'enfant donné au grand-père maternel.
• la mère inclut dans ses relations d'élevage la représentation imaginaire et fantasmatique de son bébé.
• le bébé investit et se "représente" sa mère avant que de la percevoir. De ce fait, il est le premier à la proclamer sa mère et à faire d'elle une mère.
• en contribuant à agir sur ses parents et à les parentaliser, le bébé est
l'objet d'un véritable déplacement transférentiel du grand-père maternel sur lui.
• Ainsi, le bébé se trouve également parentalisé et objet éventuel d'investissements narcissiques, amoureux et haineux: dans la succession des transactions entre le bébé et ses parents s'installe donc le régime des interactions fantasmatiques.

Etre enseigné par Serge Lebovici
S. Lebovici a mené une activité inlassable dans le domaine de l'enseignement à Bobigny, que ce soit dans le domaine de la psychiatrie avec la création du certificat d'études spéciales en psychiatrie, ou bien dans la mise en place des diplômes universitaires consacrés à la psychopathologie du bébé, à l'accompagnement des familles d'enfants atteints d'affection génétique, au deuil dans la formation des soignants et des accompagnements, à l'enfant et sa famille migrante...
Lors de son enseignement, au cours de ses consultations, S. Lebovici se montrait en train de fonctionner avec ses fulgurances et ses approximations créatives dans une activité de liaison incessante et semblait nous dire: "je vous montre comme je suis et suivez moi si vous le pouvez", il se nourrissait de son activité avec gourmandise et juvénilité et il agissait ce qu'il était. Il offrait une plasticité et une palette identificatoires qui permettait à chacun d'entre nous de s'identifier à une ou plusieurs facettes de son personnage. La multitude de ses disciples, même occasionnels, en dit long sur l'ampleur de son narcissisme primaire et sur les mouvements libidinaux qu'il savait induire chez tout interlocuteur. Nous étions enseignés mais sans l'aide d'un savoir institué, mais il savait rester ferme sur certaines positions théoriques tel le rôle organisateur du conflit œdipien et des fantasmes chez la mère en présence de l'enfant. Cette sollicitude pédagogique le conduisait à nous convier à des confrontations qu'il souhaitait fructueuses avec des invités, les désaccords qui s'en dégageaient lui permettaient de préciser et d'affiner sa pensée. Certains cliniciens de la mouvance de la thérapie familiale psychanalytique ont pu bénéficier d’une audience auprès des étudiants de l’Institut Universitaire de Bobigny et ainsi, les familiariser à l’aspect familial groupal escorté de ses mécanismes inconscients propres.
On aurait dit que Serge Lebovici s'était dégagé de toutes les nombreuses institutions, médicales, psychiatriques, psychanalytiques et même universitaires, dont il était issu, toujours dans l'excellence, ou bien qu'il avait contribué à fonder. Quelque soit la matière enseignée, il avait coeur de nous la resituer, dans le mouvement souvent conflictuel des idées joués par des acteurs prestigieux du mouvement de la psychopathologie du jeune enfant qu'il avait rencontrés et avec qui il s'était confronté. Ainsi, il savait rendre vivant un corpus de connaissances le replaçant dans une perspective historique tissée de conflits, d'alliances, d'atermoiements et d'avancées, nous laissant deviner la teneur des voies à parcourir.

S. Lebovici nous a remis quelques clés afin de poursuivre notre chemin
Reprenant la métaphore de la transmission intergénérationnelle, S. Lebovici souhaitait ardemment que notre groupe francophone issu de sa filiation puisse nécessairement s'affilier à une organisation internationnale telle que la WAIMH (World Association for Infant Mental Health) et pouvoir comparer les avancées des recherches des deux côtés de l'Atlantique. Ainsi, il désirait que nous nous situions dans le cadre d'une filiation instituée, affiliation culturelle, pour sortir des voies de sa transmission intergénérationnelle et il ne voulait pas nous enfermer tel l'enfant pris dans les filets du destin. S. Lebovici espérait, telles les familles qui racontent leur histoire à leurs enfants, ne pas nous condamner à égrener indéfiniment d'interminables archives, mais d'entretenir vivant et créatif un discours sur la clinique qui ne soit pas fétichisé, afin que nous puissions nous définir comme les agents actifs de la transmission en tant que membres affiliés. Nous formulons ici le souhait que le feuillage épais de l'arbre de vie qu'il nous a légué bruisse de nos murmures étonnés.


André Ruffiot. Le père fondateur de la thérapie familiale psychanalytique en France

Psychanalyste et grand innovateur dans la clinique psychanalytique, André Ruffiot est un des fondateurs de la thérapie familiale psychanalytique. Il a introduit un nouveau paradigme : psychanalyser la famille.
Né le 1er février 1927 à Abbevillers (Doubs), il a fait des études de Psychologie à Paris, puis une formation à la Société Psychanalytique de Paris, une psychanalyse individuelle et du psychodrame. Dans le début des années 1960, il conduit des TFP à la clinique Dupré de Sceaux (92) avec comme co-thérapeute G. Decherf. Son activité de pionnier auprès des familles s’exerce ensuite à La Tronche (38) : au CMPP de l’Académie de Grenoble, à clinique G. Dumas et à l'IREC.
Sous l'impulsion des travaux de René Kaës et de Didier Anzieu avec qui il collabore étroitement, André Ruffiot organise des formations post-universitaires à la TFP. A partir de 1970, il enseigne la théorie psychanalytique à l'Université P. Mendès France (Grenoble II) puis il dirige au début des années 90, le Laboratoire de psychologie clinique et pathologique. A la fin des années 90, il est professeur émérite à Grenoble II en psychopathologie clinique à l’UFR des Sciences de l’Homme et de la Société. En 1979, il soutient sa thèse de doctorat de 3e cycle: « Thérapie psychanalytique de la famille - L’appareil psychique familial », à l’Université de Grenoble II. Et en 1983, sous l’impulsion de Didier Anzieu, il soutient une thèse de doctorat d’état ès lettres et sciences humaines « Thérapie familiale psychanalytique et ses développements » à Grenoble II.
En 1981, il publie son texte princeps « Le groupe familial en analyse, l’appareil psychique familial » dans un long article au sein d’un ouvrage collectif chez Dunod, dans la collection Inconscient et Culture dirigée par René Kaës et Didier Anzieu « La thérapie familiale psychanalytique », ouvrage qu’il dirige notamment avec A. Eiguer. Il y propose une description de la technique de la thérapie familiale psychanalytique, un cadre analytique pour la famille avec ses règles, et pose les indications. Selon lui, l’appareil psychique familial, en résonnance avec la notion d’appareil psychique groupal de R. Kaës, a comme fonction essentielle de contenir les psychismes individuels (il est la fonction alpha de la mère, partagée par tous les membres de la famille). « Thérapie familiale psychanalytique et ses développements » à Grenoble II.
En 1983, il soutient une thèse de doctorat d’état ès lettres et sciences humaines n 1984, toujours chez Dunod, il publie « Le couple et l’amour de l’originaire au groupal » dans un ouvrage collectif : « La thérapie psychanalytique du couple ». Il propose alors « l’amour comme illusion de deux corps pour une psyché unique ». En de nombreux articles dans Dialogue et Gruppo, il expose le fantasme de mort collective en thérapie familiale psychanalytique et la notion de mythopoïèse familiale. Il développe le « holding onirique familial » en thérapie familiale psychanalytique.
Dans les années 80 et 90, ses nombreuses publications ou articles collectifs sur la famille et le couple qui connaissent un retentissement notoire à l'époque, fait qu’il est invité pour diffuser ces travaux au sein de différentes sociétés psychanalytiques françaises, européennes et sud-américaines. Françoise Dolto évoquait ses TFP pour les anorexiques avec un grand intérêt. Il a ouvert la voie à un champ clinique immense et a été initiateur du travail sur la co-thérapie.
Il est aussi à la direction de nombreux travaux universitaires, DEA et thèses autour de la thérapie familiale psychanalytique. Sous sa direction, dans les années 90, il publie des travaux conjoints autour du sida, dans une perspective psychosomatique et psychanalytique (dont Psychologie du sida, Approches psychanalytiques, psychosomatiques et socio-éthiques. Ouvrage coll. Sous la direction de A. Ruffiot, Ed. Mardaga).
Dans la générosité et le partage, il transmettait une foi et une passion qui ont permis que la TFP devienne ce qu’elle est aujourd’hui. Il avait pensé à des modalités de transmission et de formation en lien avec l’Université, qu’il avait mises en place groupalement dès le début des années 1980. La construction des DU (Approche Psychanalytique Groupale et Familiale) à Lyon 2, à l’Institut de Psychologie, puis en 2009 à Paris VII Jussieu, en sont la continuation.
Autour de lui se regroupaient ses collègues thérapeutes familiaux pour des séminaires, des réunions scientifiques, dans la convivialité et l’ouverture aux idées. Il a été avec d’autres, un membre fondateur des sociétés de formation et de recherches sur la TFP: APSYGE (1981), STFPIF et SFTFP (1995)... Il est membre d’honneur de la Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique. Il était membre aussi de la SPP, la SFPPG, l'AIPCF.
Dans les dernières années, André Ruffiot n'enseignait plus, mais continuait à soutenir la diffusion de la TFP, notamment en tant que Membre du comité scientifique de lecture du Divan familial. Il est décédé le 07/11/2010 à La Tronche, à l’âge de 83 ans des suites d'une longue maladie. Le 13ème Colloque de la STFPIF en 2012 lui a rendu hommage et lui a adressé un très grand merci sur sa contribution fondatrice à l’essor de la thérapie familiale psychanalytique.

Quelques concepts fondamentaux de la théorie d’André Ruffiot (par Christiane Joubert)
– L’Appareil Psychique Familial : « On est tissu avant d’être issu » : A. Ruffiot fait l’hypothèse d'un appareil psychique familial (APF) sur le mode de l'appareil psychique groupal (APG de R. Kaës - 1976) : l'APG familial est la matrice de tout appareil psychique groupal. L’APG, dit R. Kaës assure la médiation, l’échange et l’élaboration entre les sujets et le groupe. L’APF est l'appareil psychique groupal primaire. A.Ruffiot pointe la relation entre l'APF groupal et l'appareil psychique primitif du nouveau-né, la psyché
primaire.
A. Ruffiot a suivi l'idée de certains auteurs ayant exploré la psyché primaire, l'idée de l'existence d'une psyché pure avant son ancrage corporel. La psyché pure est une réalité psychique, un sentiment vécu étant bien entendu que le psychique a toujours un substrat somatique, neurophysiologique. D.W. Winnicott, V. Tausk, et P. Federn ont décrit en effet la préexistence au tout début de la vie d'un moi psychique qui n'intègre que peu à peu le moi corporel. Le moi psychique du début est un moi sans frontières corporelles, un moi flou dont la délimitation se fera par l'habitation progressive du corps (Winnicott), par l'incorporation graduelle de la psyché (Federn).
De cette psyché primaire mal délimitée, mal individuée (A. Ruffiot), (vécu primitif qui persistera chez chacun à l'état de refoulé), restera un aspect d'ouverture à l'autre, attitude ultérieure du psychisme à la participation au groupe. Pour Bleger il s'agit d'un dépôt de moi non- moi de départ dans la mère et dans la famille. Pour W.R. Bion, ce type particulier de communication passe par la fonction alpha, capacité de rêverie, maternelle.
Suite à J. Guillaumin qui souligne l'aptitude du rêve à servir de médiateur, de zone privilégiée de rencontre interpersonnelle au niveau inconscient le rêve comme lieu primordial de la communication inconsciente, A. Ruffiot parlera de holding onirique familial et R. Kaës de "polyphonie du rêve".
– “L'individuel c'est le corporel, le groupe est d'essence psychique”, dira A. Ruffiot. Il cite alors le récit que fait D. Anzieu (76), sur le plan métaphorique, de la façon dont les esquimaux traitent leurs songes au cours de la longue nuit boréale ou "l'ensemble des songes d'une nuit dans un même igloo est considéré comme un seul discours tenu par la collectivité à travers chacun de ses membres”. Le thérapeute familial dit A. Ruffiot se sent à la fois igloo contenant, l'esquimau à l'écoute du rêve familial... l'étranger aussi.
Ce moi psychique primaire peut-être considéré comme un psychisme ouvert sur l'autre. Le moi psychique en tant que psyché pure est par essence groupal collectif.
En conclusion : L'appareil psychique familial est un appareil fait de psyché pure. Son fonctionnement est de type onirique. Il est le cadre indifférencié, le moi non-moi qui permet à chaque membre, dans une évolution normale, de réaliser une intégration somato-psychique, de se structurer un moi individuel différencié, à partir d'un auto-érotisme suffisamment développé. Il résulte de la fusion des mois psychiques primaires individuels.

Une cure type familiale : nouveau paradigme dans la psychanalyse contemporaine.
A. Ruffiot a proposé un cadre psychanalytique pour écouter la souffrance familiale : cure type familiale avec des règles comme - la règle de présence bi (ou multi) générationnelle simultanée et des séances se déroulant avec la famille réunie, -la règle d’association libre en famille et à propos de la famille et – la règle d’abstinence, imposée aux patients avec son corollaire du côté des thérapeutes, qui renoncent à donner des conseils et «à l’orgueil thérapeutique et à l’orgueil éducatif » dénoncés par Freud en 1912.
Ainsi A. Ruffiot a ouvert la voie pour travailler avec de nouveaux dispositifs de soin, en introduisant un nouveau paradigme : psychanalyser une famille, même au sein des institutions, avec l’idée d’écouter la souffrance des familles dans la trame associative groupale de la famille. Tous les membres du groupe primaire sont réunis, dans le néogroupe dira E Granjon, et dans ce que J. Puget nommera les effets de présence, insistant sur la rencontre ici et maintenant à chaque séance. L’indication se pose suite aux entretiens préliminaires et concerne les familles souffrant d’un dysfonctionnement de l’appareil psychique groupal. André Ruffiot se penchera sur l’efficacité de la thérapie familiale psychanalytique à propos « du terrain psychotique » et psychosomatique.

A. Ruffiot et collègues : Ouvert à la groupalité, au partage et à la confrontation des idées, André Ruffiot a travaillé avec de nombreux psychanalystes contemporains : D. Anzieu, F. Aubertel, JP. Caillot,  A. Ciavaldini, G. Decherf, A. Eiguer, E. Granjon, R. Kaës, L Knera, JG. Lemaire, C. Pigott, I. Berenstein, J. Puget, S. Decobert, P.C. Racamier…  pour n’en citer que quelques-uns. Son œuvre est traduite en plusieurs langues, en particulier en espagnol, témoin de la résonance de ces travaux avec les conceptions des psychanalystes Argentins.

Introduction de nouveaux concepts dans
la psychanalyse
Outre la « psyché pure » de l’Appareil Psychique Familial, A Ruffiot a théorisé sur :
– L’imago des parents combinés, figée et mortifère au sein de la famille, à la suite des travaux M. Klein à ce sujet. Il montre que l’imago des parents combinés, (du côté de Thanatos) est anti et ante scène primitive, (elle est du côté d’ Eros).
– Le fantasme de mort collective, (1983) dans les familles en grande souffrance, en s’appuyant sur les travaux de J. Bergeret (1981), autour de la violence fondamentale : Il a nommé "le souhait inconscient de mort collective", souhait dont la présence souligne l’impossibilité de recréer des vécus de bonne symbiose autrement que par le mourir ensemble pour retrouver la paix. Ces fantasmes de mort collective et les défenses contres ces fantasmes par le sacrifice d’un des membres, meurtre ou suicide, traduisent l’incapacité de la famille à mentaliser la question de la perte, (la perte d’un enfant par exemple à une génération). Ce qui fait écho aux travaux de J. P. Caillot et G. Decherf (1989), à propos de la position narcissique paradoxale et de leur célèbre phrase : Vivre ensemble nous tue, nous séparer est  mortel».
– A.Ruffiot a également montré l’importance du holding onirique familial, en proposant l’utilisation du rêve comme mode de communication et d’échange, dans un creuset groupal familial en interfantasmatisation ; il s’est aussi appuyé sur les travaux de D. Anzieu (1976). La polyphonie du rêve de R. Kaës (2003) continue à explorer ces pistes actuellement. Puis il parle d’une mythopoïèse groupale inconsciente, qui s’élabore au sein du cadre analytique, autour des fantasmes originaires. Il travaillera aussi les transferts diffractés en thérapie familiale et surtout le transfert matriciel, groupal, régressif, ainsi que les mécanismes de défense familiaux.
“La transmission psychique en analyse familiale”, la biculturalité, feront partie également de ses travaux.
A partir de 1989, il va s’intéresser aux “familles face au sida” et à “l’éducation sexuelle au temps du sida”, publiera des articles à ce sujet, ouvrant la voie à une réflexion socio-éthique.
A propos de la thérapie psychanalytique du couple  et en collaboration avec J. G. Lemaire en France, A. Ruffiot va aussi s’appuyer sur la théorie de l’originaire de P. Aulagnier (1975). Il montre que dans le couple il est question « d’inscrire deux corps dans une psyché unique » et il considère la crise du couple comme une crise du désamour. Il écrira « La passion du désamour ». 
Il ouvre le cadre de la thérapie de couple à la famille ; selon lui, « le couple est une foule à deux » et il écrit un article avec comme titre « Je suis divorcé de mon papa».
> Sa bibliographie

Enrique Pichon Rivière :
est né à Genève (Suisse) en 1907 et disparu à Buenos Aires (Argentine) en 1978. Fils de parents français qui émigrèrent trois ans après sa naissance au Chaco, province du Nord-Est de l’Argentine. A 18 ans, il arrive à Buenos-Aires pour entreprendre des études de médecine. Nous pouvons différencier trois étapes dans son travail de recherche
Première étape (1940-1950)
Pendant cette période, il fait le passage de la psychiatrie dynamique à la psychiatrie psychanalytique puis à la psychanalyse freudienne et kleinienne. En 1940 il participe à la fondation de l’Association Psychanalytique Argentine (E. Carcamo - A. Garma - M. Langer - A. Rascovsky). Pichon Rivière s’intéresse à la psychose (délires chroniques), à la schizophrénie, à la névrose, aux troubles psychosomatiques (troubles du schéma corporel, l’épilepsie, la migraine et les troubles dermatologiques) et au domaine de la psychiatrie infantile. Il formule l’hypothèse d’un noyau central de nature dépressive commun à toutes les formes cliniques. Pendant cette période Pichon Rivière étudie aussi les mécanismes de la création artistique chez Dali, Picasso ainsi que celle du Comte de Lautréamont.
Deuxième étape (1950-1960)
Il commence ses recherches dans le domaine de la thérapie familiale psychanalytique. Son travail de recherche à l’hôpital psychiatrique le conduit à proposer que la psychose chez un membre de la famille est un émergent qui implique tout le groupe familial. C’est pourquoi il considère que le délire que construit un membre de la famille doit donc se comprendre comme une tentative d’expression d’un conflit intrapsychique et intersubjectif.
Suivant les idées de l’école anglaise (Meltzer), il soutient l’hypothèse dynamique des trois D (le dépositaire, le déposant et ce qui est déposé). C’est-à-dire que, dans tout processus de maladie mentale, il y a un dépositaire de la maladie, le patient, qui fonctionne comme un porte-voix du groupe familial ; celui-ci étant le déposant des fantasmes. D’un point de vue topique, le patient est le porte-voix de la maladie. Ce concept de porte-voix s’inscrit dans la théorie du dépositaire. À la fin de cette étape il commence à élaborer sa théorie du lien : espace de passage entre l’intrapsychique et l’intersubjectif.
Troisième étape (1960-1978) : le groupe
Pichon Rivière définit le sujet humain comme “émergent” qui prend forme dans une trame complexe où s’entremêlent le lien, en tant que relation bi-corporelle et tri-personnelle, et le groupe comme réseau de liens. Pour lui, il n’existe pas de groupe sans tâche ; la tâche constitue un organisateur groupal tant au niveau latent qu’au niveau manifeste. La tâche explicite ou manifeste en question dépend du champ opératif du groupe. La tâche latente, la structure groupale et le contexte dans lequel tâche et groupe forment une équation, source de fantasmes inconscients, suivent le modèle primaire du déroulement du groupe interne.
Pendant cette période, il travaille la notion de groupe interne et crée le dispositif du groupe opératif, dans le domaine de la formation des animateurs de groupe. En 1966 il publie une série d’articles sur la Psychologie de la Vie Quotidienne en collaboration avec Ana Pampliega de Quiroga ; cette dernière participe activement à ses travaux pendant la dernière étape de sa vie et dans la succession de sa pensée. En 1967 Pichon Rivière fonde l’Ecole de Psychologie Sociale, institution-mère qui aura des filiales en Argentine et dans d’autres pays de l’Amérique latine. (Rosa Jaitin.).
> Sa bibliographie